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L’histoire en noir et blanc

Frank Mackey

Auteur/chercheur indépendant

Un incident récent me pousse à partager quelques réflexions sur l’absence des Noir-e-s dans l’enseignement de l’histoire du Québec, et du Canada entier. Un jeune parent noir, étudiant au Secondaire 3, subissait en mai dernier un test d’histoire. Le sujet ? Les 92 Résolutions de 1834, la célèbre litanie de griefs qui devait servir de programme électoral au Parti patriote cette même année. Aurait-on discuté en classe de la participation des Noir-e-s aux débats entourant ces revendications ? Non, répond-il, tout surpris d’entendre que des Noir-e-s auraient eu quelque rôle à jouer dans cette affaire. Belle occasion loupée, lui dis-je en lui présentant le texte suivant (traduit de l’anglais) d’un tract d’Alexander Grant, un Noir venu de New York qui, depuis son arrivée en 1830, s’était imposé comme leader de la communauté noire de Montréal :

À mes Frères de Couleur de Montréal, Chers Frères, – En prévision de l’élection prochaine des membres de la Chambre d’assemblée, alors que vous aurez à exercer le Privilège que la Constitution vous confère, je m’empresse de vous entretenir d’un sujet qui touche de près à votre honneur et à vos intérêts en tant qu’hommes libres.

Le monde civilisé admire et envie la Constitution de la Grande-Bretagne, sous laquelle nous avons le bonheur de vivre. Impatients que nous sommes de jouir de tous ses Bienfaits, nous avons le devoir solennel et, je le souhaite, la volonté bien arrêtée d’empêcher que des hommes téméraires et égarés y portent atteinte.

Dernièrement de tels gens (en cette province) se sont dits « esclaves », alors que toute personne raisonnable et de bonne foi sait fort bien qu’ils jouissent d’une plus grande part de véritable liberté que ce qui se trouve partout ailleurs. Nous ne représentons qu’une faible partie de la population, mais nous sommes attachés à notre gracieux souverain, le Roi GUILLAUME IV, et aux lois du royaume, bien qu’il y ait certains privilèges auxquels la loi nous donne strictement droit (comme servir à titre de Jurés, & c.) qui pour une raison inconnue ne nous sont pas accordés.

Je vous recommande donc, à l’élection prochaine, d’affirmer résolument vos droits d’hommes libres ; de ne pas vous laisser séduire par les belles promesses et les fausses prétentions ; d’agir avec une saine et ferme discrétion ; et de ne voter que pour les candidats reconnus pour leur fidélité à la constitution Britannique, et qui s’engageront à faire tout leur possible pour vous assurer ces privilèges dont vous êtes aujourd’hui injustement privés.

En agissant ainsi, fermement et discrètement, vous mériterez bien le titre auquel vous prétendez, celui d’hommes libres et honorables, et vous offrirez un noble exemple à ces êtres vacillants et faibles qui se montrent indignes des glorieux privilèges qui sont les leurs. ALEXANDER GRANT (1), Montréal, 10 mai 1834

Pamphlet anti-patriote, dira-t-on bien que Grant avait voté patriote en 1832. Il y avait deux raisons valables de changer de cap en 1834 :
1. Les réformistes en étaient venus à voir dans le système démocratique des États-Unis le remède tout indiqué aux maux politiques du Bas-Canada, mais aux yeux des Noir-e-s, la démocratie à l’américaine était le suppôt de l’esclavage. Grant, l’Américain, en savait quelque chose.
2. Alors que les réformistes dénonçaient les injustices sans nombre du « tyran » britannique, celui-ci était en voie d’abolir l’esclavage dans la plupart de ses colonies, notamment aux Antilles. La loi d’abolition, votée à Londres l’été précédent, devait entrer en vigueur le 1er août. Pour la population noire du Québec donc, pas question en 1834 de couper les liens avec l’Angleterre et de se rapprocher des États-Unis. Cette attitude, discutable mais parfaitement logique, n’avait rien d’un réflexe réactionnaire. Quant aux accusations des réformistes selon lesquelles l’administration en place cherchait à réduire le peuple à l’esclavage, aucune personne noire ne les aurait crues. Aucun des abus dont se plaignaient les Patriotes n’était comparable aux affres de l’esclavage, le vrai, celui que les Noir-e-s du Bas-Canada, ou leurs parents et amis, avaient vécu aux États-Unis, aux Antilles ou ailleurs, voire, même au Québec. Quel Patriote avait vu sa mère vendue à un voisin ou exportée à l’étranger ?

Voilà une nouvelle tournure à une vieille histoire. C’est une preuve qu’il serait possible, avec doigté et sans forcer la note, d’intégrer les Noir-e-s – et bien sûr les Autochtones et autres minorités – dans nos cours d’histoire. Mais pour pouvoir communiquer leur réalité historique dans nos écoles, il faut premièrement la connaître, et deuxièmement vouloir la faire connaître. Enfin, il faut reconnaître que nous la partageons, nous Québécoises et Québécois du 21e siècle, pour qui la mère patrie n’est plus nécessairement la France, l’Angleterre ou quelqu’autre contrée de la vieille Europe.

Voilà la responsabilité des personnes qui confectionnent les programmes scolaires et qui rédigent les textes destinés aux élèves. Parmi les populations visées, parmi nos professeur-e-s et étudiant-e-s en histoire, il y a sûrement des spécialistes prêts à prodiguer leurs conseils et à fournir les documents et certificats nécessaires à ce mariage d’histoires, sinon à faire les recherches qui s’imposent pour boucher les trous béants dans ce passé que nous devons nous raconter.

Crédit photo : HURTUBISE 2013

Note
(1) On trouvera ce texte (en anglais) dans le Montréal Herald du 15 mai 1834, en ligne sur le site web de la Bibliothèque et Archives nationales du Québec.



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