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Sur les sentiers scolaires de Manawan

Maude-Gabrielle De Champlain

Enseignante au primaire et conceptrice de Culture autochtone à l’école Participante d’un projet Québec sans frontières au Costa Rica en 2004 ainsi que d’un séjour au Sénégal avec la Fondation Paul Gérin-Lajoie

C’est le 10 septembre 2013. Il y a quatre jours, j’ai répondu à une offre d’emploi dans le journal. Me voilà déjà sur le chemin forestier de 88 km qui relie St-Michel-des-Saints à la communauté de Manawan. À quatre heures de Montréal, je pars à la rencontre de la Nation Atikamekw.

À l’école Simon Pineshish-Ottawa, l’année scolaire est commencée depuis déjà dix jours. Je suis impatiemment attendue par mes futurs élèves de 5e année. Lorsque j’arrive le soir dans la communauté, le concierge vient m’ouvrir la porte de mon nouveau logement. Je m’installe avec mes bagages faits à l’improviste. Je me sens épuisée et très fébrile.

Le lendemain matin, à 7 h 30 j’arrive à l’école. Le directeur m’indique ma nouvelle classe. L’école est déserte, aucunenseignant n’est encore là. Je n’ai pas fait le tour des lieux encore. Sur les murs de l’école, plusieurs symboles autochtones ont été peints. Je me sens loin de chez moi, mais déjà mon lieu d’accueil me fascine.

Une fois rendue dans ma classe, il reste 15 minutes pour me préparer. Je dépose mon sac et je sors mes crayons. 8 h, mes élèves entrent. Je n’ai pas eu le temps de jeter un coup d’œil au matériel de la classe. J’ai l’impression d’arriver comme un cheveu sur la soupe, à vrai dire je ne suis pas préparée. Je cherche la liste de noms de mes élèves. Il n’y en a pas. Certains de mes élèves ont des noms que je n’ai pas l’habitude d’entendre : Mikonik, Wapikoni, Saki-Wapan, Tanya-Lee, etc. J’ai 23 élèves. Ils parlent atikamekw, je suis leur première enseignante uniquement francophone, on ne se comprend pas très bien.

Intérieurement, je vis un choc. C’est le choc culturel, le choc du nouveau logement, le choc d’arriver si vite sans préparatifs, le choc de me retrouver seule dans ce nouveau milieu. Les élèves aussi sont sous le choc. Ils doivent bien se demander ce que je fais ici. La situation dérape rapidement. Je n’ai pas hérité de la classe la plus facile. Un élève se couche par terre et il jette ses livres par la fenêtre. D’autres élèves courent dans le corridor. Je ne sais pas comment réagir.

Je remets soudainement en question la raison pour laquelle je suis ici. Je regarde par la fenêtre de ma classe, j’aperçois presque ma voiture au loin. Je tiens mon sac d’école dans ma main, j’ai la gorge serrée, je retiens mes larmes. Dois-je partir ? Je prends une grande respiration, une idée me traverse l’esprit et je demande de dessiner quelque chose qui les représente. Je circule dans la classe et je vois se tracer sur leur feuille des loups, des capteurs de rêve, des roues de médecine, des pattes d’ours, etc. Mon cœur fait un bond. Je réalise que je suis dans la culture atikamekw. Je sens un grand désir de les connaître davantage et de persévérer. Je suis au bon endroit, je reste.

Les semaines qui suivent sont d’abord chaotiques. Après chaque journée, des morceaux de papier traînent sur le sol. Lorsqu’une enseignante spécialiste utilise notre classe, je range tout dans mon placard, car les objets disparaissent ou se font briser. Gagner la confiance de mes élèves devient prioritaire. Le changement n’est d’abord pas visible, mais chaque jour un petit quelque chose s’améliore.

Chaque matin, je vais chercher mes élèves dans la cour d’école et je jette un coup d’œil sur le lac. Il brille de sa quiétude au milieu de cette communauté de 2 200 âmes.

Le contempler me rappelle de voir plus grand que les petits problèmes et de mettre l’accent sur tout ce que j’apprends, jour après jour. Ce moment est aussi un rendez-vous avec certains de mes élèves qui viennent me rejoindre dès mon arrivée. On discute de tout et de rien ainsi que de la vie à la maison. Cela nous permet de débuter la journée du bon pied.

Le soir, après les classes, je vais dans la forêt. Je pars marcher dans un magnifique sentier qui longe le lac. Je me sens au milieu de la nature, loin des centres urbains et c’est une sensation qui me fait un grand bien. Je trouve réconfort auprès des arbres et cela me permet de contrer la solitude. Au milieu de la forêt, je recherche des solutions à mes préoccupations, à mes difficultés et à mes questionnements.

Même si parfois je me sens fatiguée et à cours de solution, mon cœur se réjouit de découvrir un nouveau milieu, d’apprendre à connaître mes élèves et de me lier d’amitié avec d’autres enseignant-e-s. Avec le temps, je découvre l’humour atikamekw et j’apprends à l’utiliser dans mon enseignement. Je dédramatise les codes de conduite et je deviens plus flexible. J’apprécie de plus en plus le sentiment de liberté qu’il y a ici. Par exemple, les enfants qui se rassemblent et jouent librement dehors me rappelle mon enfance. Je découvre également l’esprit de communauté dans le village, comme les soirées de bingo animées à la radio communautaire où le débitage d’un orignal fait sur un camp familial. Je participe à quelques cérémonies de pleine lune ainsi qu’à une loge de sudation. Progressivement, je comprends mieux la culture et je m’y adapte. Lorsque je me promène dans le village, les enfants commencent à me reconnaître et m’interpellent dans les rues.

Dans la classe, pour établir un climat positif, nous faisons plusieurs activités de plein air : glissade en hiver, traversée du lac en raquettes, jeux de bois en forêt, feu de camp, pêche sur glace, etc. Nous accueillons des invitées : Annie avec ses plantes, Magali avec ses contes Kamishibaï, Emilia et son pays d’origine le Mexique, etc. Bref, j’essaie de dynamiser la classe et de motiver les troupes. Il y a aussi l’aide d’une collègue atikamekw qui nous accompagne quelques jours. Elle nous fait vivre des ateliers de perlage et pour Noël elle invite un membre de sa famille, un gigueur de Manawan. Une brigadière de l’école m’aide aussi dans la gestion du comportement de certains élèves. Lorsque le bruit s’intensifie, elle arrive à notre secours et dès qu’elle met le pied dans la classe, plus personne n’ose bouger.

Je trouve aussi des solutions à certains problèmes. Un jour, j’avertis la direction et je renvoie à la maison celles et ceux qui sortent sans permission courir dans le corridor. Je donne le droit de réintégrer la classe que s’ils-elles sont accompagné-e-s d’un parent. Après cet épisode, plus personne ne sort sans permission. Un autre jour, j’entre dans la classe après m’être absentée la journée précédente, c’est un vrai fouillis. Les bureaux sont sans dessus-dessous et il y a des déchets qui traînent. Je leur donne cinq minutes pour ramasser, je sors de la classe et je referme la porte. De l’autre côté, j’entends les élèves qui s’activent et le bruit des pattes de bureau qui glissent sur le plancher. Lorsque j’entre à nouveau, tout est impeccable. Petit à petit, nous commençons à marcher dans la même direction. Avec le temps, je n’ai plus besoin de tout ranger dans le placard verrouillé à clef. Je sens qu’un sentiment d’appartenance se développe et un lien se tisse entre les élèves et moi.

Un soir, en revenant de l’école, je découvre un message sur un bout de papier qu’une élève avait glissé dans mon sac d’école. Elle me demande de l’amener à Montréal une fin de semaine. Je suis attendrie. Je réalise que notre adversité s’est transformée en une aventure humaine de riches découvertes et de partages. À la fin de l’année, mes élèves me supplient pour que je les suive en 6e année. Nous sommes devenus des alliés et nous apprécions maintenant nos différences. Finalement, je décide de rester en 5e année l’année suivante et mes nouveaux élèves ont été tout aussi adorables.

Ces deux années d’enseignement à Manawan furent un riche apprentissage culturel. Qu’est-ce que la culture atikamekw ? c’est la langue maternelle de mes élèves, l’atikamekw ; c’est les tambours et les chants que les élèves écoutent sur Youtube pendant une période libre ; c’est une élève qui affirme fièrement qu’elle est atikamekw ; c’est la bannique, le doré et les bons beignets que mes élèves mangent en se réunissant au camp familial ; c’est un élève qui arrive en retard parce qu’il est allé poser des collets à lièvre avec son grand-père ; c’est un bâton de foin d’odeur qui traîne dans le fond du tiroir de bureau de chaque enseignant-e ; c’est faire brûler de la sauge dans une école pour purifier les énergies ; c’est les boucles d’oreilles perlées reçues en cadeau à Noël ; c’est les chiens qui se promènent en liberté dans la communauté ; c’est faire un concours de « call d’orignal » pour la rentrée scolaire. La liste est très longue. Mais surtout, la culture atikamekw, c’est ce que mes élèves ont incarné dans ma classe, jour après jour, en restant authentiques et fidèles à eux-mêmes. En m’ouvrant leur coeur, ils m’ont permis de les connaître. Pour cela, j’ai énormément de gratitude.

Depuis mon retour dans les écoles allochtones, j’ai partagé mon expérience de Manawan avec mes nouveaux élèves. J’ai remarqué chez plusieurs une grande fascination et un grand étonnement de découvrir les Autochtones d’ici. Certains sont même surpris d’apprendre que les Amérindiens sont toujours vivants au Québec. C’est donc un grand constat : ce que les élèves apprennent dans les manuels scolaires n’est pas suffisant. Pour y remédier, je désire créer dans nos écoles des espaces d’échange pour accueillir des personnes issues des Premières Nations. Je souhaite que les élèves allochtones rencontrent des membres des populations autochtones et prennent conscience de leur richesse culturelle. D’ailleurs cet objectif est d’actualité et rejoint celui de l’appel 62 du Comité vérité et réconciliation du Canada*.

Aujourd’hui, c’est en portant dans mon cœur mes élèves de Manawan que je trouve la motivation d’agir pour créer un pont avec leur nation. Pour cela, je m’engage à défendre un programme d’éducation aux cultures autochtones dans le cursus scolaire québécois.

*Appel 62 du Comité vérité et réconciliation du Canada : « Nous demandons aux gouvernements fédéral, provinciaux et territoriaux, en consultation et en collaboration avec les survivants, les peuples autochtones, et les éducateurs, de rendre obligatoire, pour les élèves de la maternelle à la douzième année, l’établissement d’un programme adapté à l’âge des élèves portant sur les pensionnats, les traités de même que les contributions passées et contemporaines des peuples autochtones à l’histoire du Canada. »

Crédit photo : Serge Denoncourt/La communauté atikamekw de Manawan



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