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Lutter contre les inégalités et les discriminations par des projets d’éducation à la citoyenneté mondiale en classe

Coline Renard

Diplômée d’un master en sciences de la population et du développement à l’Université libre de Bruxelles et d’un master 2 en inégalités et discriminations à l’Université Lumière Lyon 2

En Belgique, la Coopération belge au développement finance un programme d’éducation à la citoyenneté mondiale, Annoncer la Couleur, destiné aux (futur-e-s) enseignant-e-s, de l’école maternelle aux hautes écoles pédagogiques. Celui-ci est coordonné depuis Enabel, Agence belge de développement, et mis en œuvre sur le terrain en partenariat avec les provinces belges. Ce programme propose aux (futur-e-s) enseignant-e-s des démarches pédagogiques participatives pour aborder avec leurs élèves des questions de citoyenneté mondiale dont notamment des formations, des prêts d’outils pédagogiques et un appui financier et pédagogique pour la mise en place de projets d’éducation à la citoyenneté mondiale.

Étudiante en dernière année de master en inégalités et discriminations à l’Université Lumière Lyon 2, j’ai interrogé, dans le cadre de mon mémoire, d’avril à juin 2018, dix enseignantes et un enseignant ayant réalisé des projets d’éducation à la citoyenneté mondiale dans leur école, soutenus par Annoncer la Couleur, en Fédération Wallonie-Bruxelles.

Parmi les dix projets étudiés, le projet Discriminations a eu lieu dans une école secondaire de la Région de Bruxelles-Capitale. Il a été organisé en quatre phases : la sensibilisation, l’information, l’action et l’exposition. Durant la première phase, les élèves ont participé à une journée surprise d’immersion organisée par les deux enseignantes porteuses du projet et certaines et certains de leurs élèves. Après un début de cours ordinaire, les élèves ont été interpellé-e-s par les enseignantes et enseignants de l’école et par leurs camarades complices de l’organisation de cette journée surprise. Elles et ils ont reçu, aléatoirement, une étiquette (noir-e, arabe, femme, petit-e, blond-e, etc.) à coller sur leurs vêtements. Dans la cour de récréation, les élèves se sont regroupé-e-s selon leur étiquette. Chaque groupe a ensuite suivi un parcours d’ateliers pour y découvrir une variété de discriminations existantes dans la société (les élèves ont reçu au fur et à mesure différentes étiquettes) afin de les amener à réfléchir et définir la problématique abordée. Des ateliers d’entretien d’embauche, sur le genre et le handicap ont notamment été offerts, en partenariat avec différents organismes et ONG.

Lors de la deuxième phase, le corps professoral a développé des cours, proposé des conférences, visites et rencontres, dont la discrimination est restée le fil conducteur, afin d’approfondir la problématique et préciser les projets des élèves. Pendant la troisième phase, les élèves ont réalisé une double action : d’une part, une action sociale en partenariat avec un organisme ou une ONG et en lien avec les Objectifs de développement durable et d’autre part, une action de communication à la fin de l’année scolaire. Enfin, une exposition a également été organisée dans l’école afin de présenter le projet (Annoncer la Couleur 2018).

L’objectif de mon étude était d’identifier en quoi les projets d’éducation à la citoyenneté mondiale pouvaient changer les représentations des élèves sur les inégalités et les discriminations et les ouvrir au monde. J’ai souhaité interroger les enseignant-e-s porteur-euse-s de ce projet (représenté-e-s par des noms d’emprunt pour préserver leur anonymat) afin de poser un regard externe sur le comportement et le point de vue de leurs élèves.


D’après le Centre Nord-Sud du Conseil de l’Europe, l’éducation à la citoyenneté mondiale devrait permettre aux apprenant-e-s de déconstruire les préjugés et les stéréotypes, les éviter, reconnaître ceux qui sont négatifs et s’y opposer activement (Centre Nord-Sud du Conseil de l’Europe 2008, 81). En outre, toujours selon le Centre Nord-Sud du Conseil de l’Europe, l’éducation à la citoyenneté mondiale « aide les personnes à développer une connaissance de soi et la sensibilisation à leur environnement, à adopter une attitude de dialogue et de coopération, d’ouverture d’esprit et de responsabilité envers notre monde commun » (Centre Nord-Sud du Conseil de l’Europe 2008, 25, 54). L’UNESCO indique, de plus, que l’ouverture à de nouvelles idées fait partie des principes de la pédagogie de l’éducation à la citoyenneté mondiale (UNESCO 2015, 24).


Dès lors, j’ai construit les deux hypothèses suivantes. Les projets d’éducation à la citoyenneté mondiale changent les représentations des élèves sur les inégalités et les discriminations car :
- H1 : les projets déconstruisent les préjugés et les stéréotypes des élèves sur les thématiques abordées ;
- H2 : en découvrant de nouvelles thématiques, les élèves ouvrent leur esprit au monde.

Déconstruire les préjugés et les stéréotypes (hypothèse 1)

Pour certain-e-s enseignant-e-s, la déconstruction des préjugés et des stéréotypes apparaît clairement comme un objectif intermédiaire afin d’atteindre l’objectif initial qu’iel s’était fixé.

« Il y en a quand même plusieurs qui ont été capables, et c’était l’objectif même de la formation chez Annoncer la Couleur, de sortir de là juste en se disant : “Ah, mais moi aussi, je discrimine sans m’en rendre compte. [...] Et ils sont capables de me dire à un moment donné en parlant : “Ah, mais je suis en train de discriminer là. Ah mais, Madame, c’est un stéréotype que vous sortez là.” » (Charline, enseignante en secondaire).

Plusieurs enseignant-e-s insistent également sur le fait que la rencontre de l’Autre permet une telle déconstruction des préjugés et des stéréotypes.

« Moi, je reviens justement du Bénin, on a travaillé ça. Tous ces jeunes, au même titre que les nôtres, n’étaient pas au courant de toutes ces réalités. C’est vrai qu’on n’a pas tellement de migrants béninois, il n’y a pas de guerre au Bénin, mais par contre il y a plein de migrants africains, de l’Afrique de l’Ouest qui passent par le Bénin, qui remontent par le Mali et puis ils viennent vers la Méditerranée. Et malgré tout, eux-mêmes ne sont pas du tout au courant, et malgré tout, on a des tas de préjugés, une vue extrêmement négative sur le phénomène. Ou alors ils ont des vues complètement biaisées sur ce qu’est l’Occident. Ce qui a été magique d’ailleurs là-bas, de faire travailler nos jeunes avec eux, c’était de voir qu’ils partageaient énormément de préjugés ou énormément de… je n’ai pas envie de dire d’ignorances, mais de choses qu’ils ne connaissaient pas. Et donc, ils sont tous ressortis enrichis de la même manière en disant : “Mais oui en fait, on a un rôle à jouer, oui mais tant vous là-bas que nous ici” » (Charline).

Ouvrir l’esprit des élèves au monde (hypothèse 2)

L’ouverture d’esprit est, de manière générale, le premier objectif cité par les enseignant-e-s lorsque celleux-ci se lancent dans un projet d’éducation à la citoyenneté mondiale.

« C’était qu’ils se rendent compte que pour les grands, en achetant n’importe quoi, ça avait un impact dans le monde entier [...] Et donc, qu’ils se rendent compte de l’impact que ça a au niveau de l’environnement, mais aussi au niveau des hommes » (Estelle, enseignante au primaire).

Lorsque les enseignant-e-s évaluent les objectifs de leur projet, il en ressort, pour la majorité, que le regard et le comportement des élèves, et parfois même celui du personnel pédagogique, ont changé. Iels remarquent une réelle prise de conscience des élèves sur les interdépendances mondiales et leur part de responsabilisation.

« Il y a eu une prise de conscience et même des tout jeunes, hein. Il y a eu une prise de conscience et certains, je pense, les [les élèves primo-arrivant-e-s] côtoient plus facilement et deviennent… amis ! [...] Nettement, au niveau des enseignants, il y a eu un changement et une remise en question. Ils se rendent compte que par des petits détails, ça vient par des détails, c’est pas euh, il faut pas dire : “Je change toute ma vie, non mais un sourire, un peu de patience, un peu de tolérance”, voilà quoi » (Christiane, directrice d’un établissement primaire).

« Ils ont vraiment changé de regard [...]. S’il y a un objectif, qui est atteint à chaque fois, c’est une autre vision du monde » (Charline).

Illustration : dessin d’un élève ayant participé à deux projets d’éducation à la citoyenneté mondiale dans une école secondaire de la Région de Bruxelles-Capitale.

Références

Annoncer la Couleur (2018), Discriminations, Institut Marie Immaculée Montjoie d’Anderlecht.

Cabezudo A., Christidis C., Carvalho da Silva M., Demetriadou-Saltet V., Halbartschlager F. & Mihai G.-P. (2008), Guide pratique sur l’éducation à la citoyenneté mondiale : concepts et méthodologies en matière d’éducation à la citoyenneté mondiale à l’usage d’éducateurs et de responsables politiques, Lisbonne, Centre Nord-Sud du Conseil de l’Europe.

Renard C. (2018), L’éducation à la citoyenneté mondiale en Fédération Wallonie Bruxelles : le cas des projets du programme fédéral belge Annoncer la Couleur, mémoire de master de en Sciences sociales et Sciences du travail, Lyon, Université Lumière Lyon 2.

UNESCO (2015), Éducation à la citoyenneté mondiale : Préparer les apprenants aux défis du XXIe siècle, Paris, UNESCO.



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